Quand les personnages imaginaires d’Alfred Jarry pénètrent la réalité de l’Apartheid…

Quand les personnages imaginaires d’Alfred Jarry pénètrent la réalité de l’Apartheid…

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Travail remarquable que celui orchestré par le sud africain William Kentridge, artiste pluridisciplinaire collaborant fréquemment avec la “Handspring Puppet Company“ de Cape Town. En 1997, à ses côtés, il montait  “Ubu and the Truth Commission“, proposition mêlant fiction et Histoire, réunissant sur le plateau théâtre, marionnettes, animation et documents vidéos authentiques, produisant, à partir d’une terrifiante vérité, une édifiante poésie testimoniale, à la fois âpre, nerveuse et pleine d’humour. Car on rit étonnamment beaucoup, en dépit du sujet évoqué, au cours de ce spectacle à l’affiche de la Grande Halle de la Villette jusqu’au 12 décembre.

Du grandiloquent et tonitruant couple d’“Ubu Roi“, Kentridge choisit donc de faire des protagonistes de l’Apartheid. Epouse formidablement le style, l’esprit de Jarry dans les dialogues et situations imaginés. En l’occurrence une femme outrancièrement jalouse, suspicieuse, menaçante, convaincue de l’infidélité de son puissant mari qui découche chaque nuit, non pas pour folâtrer comme elle le croit mais dans le but de maintenir autorité et ordre établi au sein du pays, employant pour cela tous les moyens, y compris les plus condamnables, aboutissant aux pires violences et exactions. Un duo interprété de manière exceptionnelle par Busi Zokufa (Mère Ubu mémorable) et Dawid Minnaar, Père Ubu des plus abjects, en slip, marcel et boots toute la représentation, génialement effrayant et répugnant…

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Pour donner la  réplique aux deux acteurs, des êtres de bois et de chiffon, magnifiquement conçus, que font vivre, parler, avec dextérité et justesse stupéfiantes, trois manipulateurs. Créatures animales, à têtes de molosse ou de crocodile, symbolisant les sbires de l’infâme Ubu, mais aussi pantins à visages humains narrant l’impardonnable. Des récits glaçants s’appuyant sur les auditions de la commission de vérité et de la réconciliation post-Apartheid.

Venant ponctuer, illustrer, renforcer, prolonger action et discours, des animations en noir et blanc aussi naïves que percutantes, corrosives, parfois dérangeantes, signées du metteur en scène. Associations “réel-virtuel“ d’une force unique, à l’image (par exemple) de ces lambeaux de chair, crânes, bras arrachés défilant sur l’écran, semblant glisser du corps, ou plutôt de l’esprit d’Ubu tandis qu’il prend sa douche sous nos yeux, se nettoyant ainsi des crimes qu’il vient de commettre avant d’aller retrouver sa moitié.

Un assemblage inédit et brillant à voir sans l’ombre d’un doute.

En anglais surtitré.

 

Photos : Luke Younge

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