A la Comédie Française, un Shakespeare honorable quelque peu plombé par Hugo…

A la Comédie Française, un Shakespeare honorable quelque peu plombé par Hugo…

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Pourquoi diable Eric Ruf,  afin de monter “Roméo & Juliette“, soixante ans après la dernière apparition des héros Shakespeariens dans la maison de Molière, a-t-il choisi de s’appuyer (très largement) sur la traduction hors d’âge, trop littéraire, aux tournures alambiquées, aujourd’hui presque risibles, lourdes et pas naturelles pour deux sous de François-Victor Hugo (fils de) ? Une version française longtemps proposée par La Pléiade que nos chers professeurs d’art dramatique honnissaient, bannissaient de manière unanime lorsque nous étudiions l’auteur britannique du XVIème siècle. On s’interroge. Car voici une matière première handicapant le travail de qualité, vivant, nerveux, intense, joyeux, lisible, aux options parfois culottées, discutables mais assumées,  présenté par Monsieur l’Administrateur Général, revendiquant pourtant l’utilisation d’une langue simple (?!?!). Regrettable. Tentons cependant de passer outre, même si la chose ne se révèle guère évidente pour l’auditoire, comme nous pûmes le constater avant-hier soir.

L’histoire tragique des amants de Vérone, que nous ne vous ferons pas l’affront de pitcher ici tant elle est universellement connue, se voit transposée par le metteur en scène dans une Italie de l’Entre-deux-guerres. Montaigu et Capulet évoluent ainsi parmi les vestiges transformés d’un luxe architectural lointain. Blanche, imposante et séduisante scénographie multi-lieux signée Ruf, aux somptueux reliefs défraîchis, terrain de jeu (et de combat) des deux familles ennemies, accueillant au lever du rideau un bal populaire ne tardant à virer à la bagarre. Eternelles querelles rythmant le quotidien sanglant des protagonistes et qui seront fatales à Roméo et Juliette.

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Les amoureux ont 15 ans. En tout cas dans leur tête. Car sur le plateau de la salle Richelieu, les interprètes en possèdent facilement le double ! Volonté du patron de faire appel à “des gueules“, à des acteurs au physique potentiellement contradictoire mais expérimentés, plus aptes à saisir et restituer (selon lui) vérité, complexité de ceux qu’ils incarnent. Quitte à ce que les parents de Juliette aient des allures de grands-parents… Pourquoi pas. Au théâtre tout n’est qu’illusion et convention. Encore faut-il convaincre. Pari réussi pour Roméo-Jérémy Lopez, chien fou merveilleusement amoureux, passionné. Gamin à la fois malicieux, téméraire et trouillard, à la fragilité transpirante. Il en va de même pour Suliane Brahim qui évite toute forme de coquetterie,  minauderie ou niaiserie hors sujet que quantité d’actrices plus jeunes affichèrent avant elle dans le rôle-titre féminin. Parvient à saisir urgence, incandescence, pureté, audace et puissance du personnage. L’un et l’autre restituent remarquablement fougue et candeur adolescentes du couple.

Au fil d’un spectacle enlevé, le grave côtoie drôlerie et légèreté. En effet, dans les entrailles du drame, Eric Ruf alla chercher, réveiller les passages de comédie voulus et écrits par Shakespeare. Ose un rire trop souvent proscrit des lectures et relectures de l’ouvrage. On le constate par exemple à travers les prestations de Pierre-Louis Calixte et Laurent Lafitte, épatants, truculents camarades de Roméo. La chorégraphie de music hall, à mi chemin entre Joséphine-Baker et Cab Calloway, qu’ils répètent avant de se rendre au bal s’avère assez irrésistible. Plus étonnant, Serge Bagdassarian en Frère Laurent, Claude Mathieu incarnant la nourrice, et même Didier Sandre en Capulet provoquent des rires fréquents. Toutefois équilibre, sens et essence de la pièce sont parfaitement respectés. Comme à son habitude, l’ensemble de la troupe fait preuve d’une justesse irréprochable. Michel Favory, Christian Blanc, Christian Gonon, Bakary Sangaré, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot

Nous émettrons deux réserves, venant s’ajouter à celle, majeure, de l’introduction. Une scène du balcon (inexistant) un brin grotesque où Juliette joue les acrobates sur la corniche, et une fin sévèrement tronquée manquant de force.

Mais enfin pourquoi pas.

En alternance jusqu’au 30 mai.

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Photos : Vincent Pontet

 

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